Si un ou plusieurs membres de votre famille ont été avocats à Strasbourg entre 1820 et 1970, vous pouvez contribuer à la rédaction de l’ouvrage Histoire et Dictionnaire des Avocats de Strasbourg en m’adressant un courriel à l’adresse suivante (jean.paillot@orange.fr) et en précisant si vous possédez des photos ou des écrits de votre ancêtre, en particulier relatifs à son activité professionnelle.

 

 ********************************

Le barreau de Strasbourg est un barreau jeune, créé au début du xixe siècle. Les barreaux les plus anciens de notre pays sont ceux qui furent créés près les parlements de province. Les avocats intervenaient auprès de ces parlements car ceux-ci exerçaient également le rôle de cours d’appel. En Alsace, le parlement, appelé le Conseil Souverain, se trouvait à Colmar, c’est donc là que le plus ancien barreau alsacien fut créé au xviie siècle. Quant à celui de Strasbourg, il faut attendre la fin de la tourmente révolutionnaire et l’avènement de Bonaparte pour assister à sa venue : c’est par la loi du 13 mars 1804 que le Premier Consul réadmet la présence d’avocats professionnels près les tribunaux et prescrit un Tableau des avocats au sein d’un ordre. Mais il faut attendre le décret d’application du 14 décembre 1810 pour que les ordres aient une réalité effective.

Entre 1810 et 1823, le Barreau de Strasbourg, comprenant moins de 20 membres, est administré par le Procureur, qui tient le Tableau et nomme le Bâtonnier. Au cours de l’année 1823, le Barreau atteint les 20 membres : le voilà en mesure de s’auto-administrer. Et c’est ainsi que, sur convocation du Procureur du Roi, se tient le premier Conseil de l’Ordre de notre histoire, le 6 décembre 1823.

*

Comme dans les autres départements français, à cette époque-là en Alsace, on ne peut être à la fois avocat et avoué, mais seulement l’un ou l’autre. À Strasbourg, la chambre des Avoués a été créée avant le Barreau et, précisément, plusieurs grands noms du barreau du xixe siècle sont d’anciens avoués. La première réunion de la chambre des avoués de Strasbourg se tient le 29 avril 1820, en présence de 19 avoués, et élit tous les ans un président. Jean-Georges Theis sera élu dix-sept fois à cette présidence, entre 1828 et 1854, ce qui constitue tout à la fois un record et une extraordinaire expression de la reconnaissance de ses pairs.

*

Le barreau français de Strasbourg a vécu jusqu’au 2 octobre 1871. Au cours de cette période allant de 1823 à 1871, plusieurs figures étonnantes peuvent être citées : Louis Liechtenberger, grand pénaliste, républicain convaincu, est élu bâtonnier pas moins de treize fois. Et si le mandat du bâtonnier n’est alors que d’une année seulement, et si la tradition est de réélire systématiquement le bâtonnier l’année suivante, il n’en demeure pas moins qu’il est le recordman absolu des élections ordinales des avocats ! Il est également, fait unique au barreau de Strasbourg, élu trois années de suite, en 1830, 1831 et 1832. Citons également Félix Momy, élu bâtonnier à huit reprises entre 1836 et 1861, Charles Rau, professeur de droit civil bien connu et élu bâtonnier à cinq reprises entre 1852 et 1869, Jacques-Frédéric Rauter, lui aussi professeur à la faculté de droit, élu bâtonnier à quatre reprises entre 1825 et 1834 ; on ne peut passer sous silence Georges-Frédéric Schutzenberger, maire de Strasbourg et député, ou encore Maurice Engelhard, bâtonnier de l’Ordre de Strasbourg en 1869 et 1870, nommé maire de Strasbourg par le gouvernement de défense nationale puis, une fois réfugié à Paris, élu président du Conseil général de la Seine.

D’autres confrères de cette époque sont élus députés : outre Louis Liechtenberger, on trouve ainsi Edouard Martin ou Jean-Joseph Barthélemy. Des « familles » d’avocats se manifestent déjà, telles celle de Georges-Philippe Hepp, avocat et éminent professeur de droit, et quatre de ses fils, tous avocats. Certains auront été avocats peu de temps, mais auront toujours gardé le sens du service désintéressé : ainsi en va-t-il, chacun dans son genre, d’Alphonse Ratisbonne (avocat de 1838 à 1842) ou de Jacques Kablé (avocat de 1853 à 1856). Le premier, après sa conversion au catholicisme, distribue tous ses biens aux pauvres, devient jésuite, puis fonde avec son frère aîné Théodore la congrégation Notre-Dame de Sion. Le second, républicain convaincu, est président de la section strasbourgeoise de la Société internationale de secours aux blessés en 1870 ; il met sur pied douze ambulances pendant le siège de Strasbourg, paye de sa personne avec une abnégation impressionnante ; il sera par la suite élu député du Bas-Rhin.

*

Après la guerre malheureuse contre les Prussiens (1870-1871), l’Alsace et la Moselle deviennent allemandes. Le barreau français de Strasbourg est dissous le 2 octobre 1871, pour donner naissance le même jour à un barreau allemand de Strasbourg ; les archives ordinales sont envoyées à Nancy (elles y resteront jusqu’en 1959) ; et 30 des 48 confrères et avocats stagiaires que compte Strasbourg quittent le barreau ce jour-là. D’autres confrères vont suivre le mouvement, et le Barreau allemand de Strasbourg ne compte plus, sur le Tableau de l’année 1873, que… 5 avocats et 1 stagiaire !

Ce barreau allemand de Strasbourg est transitoire : les ordres allemands d’avocats vont être organisés par régions en vertu de la loi du 1er juillet 1878. C’est ainsi en 1879 que l’Ordre allemand de Strasbourg est dissous pour devenir un Ordre régional allemand des avocats-avoués d’Alsace-Lorraine, comprenant les anciens barreaux de Strasbourg et Saverne, Colmar et Mulhouse, Metz et Sarreguemines. Il perdure jusqu’en 1919.

*

Après la fin de la guerre 1914-1918 et le retour de l’Alsace-Moselle à la France, cet Ordre régional, devenu l’Ordre régional français des avocats-avoués d’Alsace-Lorraine, subsiste encore pendant trois ans. C’est le 20 mai 1922 seulement qu’est recréé un barreau français à Strasbourg, sous l’impulsion d’un des grands avocats strasbourgeois de l’époque, qui avait été nommé depuis la fin de la guerre à la présidence du Tribunal de Grande Instance de Strasbourg : Frédéric Eccard. Celui-ci est d’ailleurs élu le même jour (à l’unanimité, et par acclamation, une double première !) bâtonnier de l’Ordre reconstitué. On peut citer, parmi les grands noms de l’entre-deux-guerres, Frédéric Pfersdorff, futur bâtonnier de l’Ordre et par ailleurs professeur, qui donne pendant des années des conférences aux avocats-stagiaires ; Henri Degand, Charles Burger, Paul Riff, Alfred Bauër, Georges Schmoll, Gustave Weber et déjà Lucien Baumann (qui prête serment en 1930), aujourd’hui le doyen des avocats honoraires de notre barreau.

Contrairement au régime appliqué en France, les avocats alsaciens et mosellans, après 1918, restent également avoués, même s’ils ne portent plus le titre d’avocats-avoués. C’est ainsi que l’Alsace et la Moselle n’auront plus jamais connu, après l’annexion allemande, de chambre locale d’avoués, alors que cette profession a perduré jusqu’en 2011 dans le reste de la France.

*

En 1940, le bâtonnier s’appelle Camille Jehl. Il a été élu en 1938. La défaite de l’armée française conduit les Allemands à occuper tout le nord de la France. L’Alsace toutefois n’est pas occupée, mais purement et simplement annexée et redevient allemande. Les Allemands prennent possession de tous les postes de pouvoir. Il en va ainsi des Conseils de l’Ordre, dont les Allemands nomment le bâtonnier, ou plus exactement le Vorstand der Anwaltskammer. Il s’agit de Maître Frédéric Klein. L’annexion aurait pu être rendue très difficile à vivre au barreau de Strasbourg. Or c’est entre autres grâce à Frédéric Klein que le barreau – en tant que corps constitué – n’a pas trop à souffrir des nazis. Mais bien des confrères seront meurtris dans leur chair à ce moment-là.

La période de l’après-guerre est difficile. Certains sont morts, d’autres ont changé d’activité professionnelle (l’un d’eux est parti exploiter à Paris une société d’organisation de matches de boxe et un bar-restaurant sous le nom de « Club des Cinq » ; le bâtonnier de l’Ordre, non sans humour, l’en félicite et précise que « les bénéfices dans cette profession sont, pour le moment tout au moins, certainement plus substantiels que ceux que nous pouvons avoir comme avocat avec des affaires d’assistance judiciaire en nombre infini » et lui précise toutefois que cette activité lui apparaît comme incompatible avec la profession d’avocat…), d’autres encore sont revenus après des années d’absence.

Si l’UJA naît le 4 février 1947, dans une petite salle du restaurant Le Rocher du Sapin, rue du Noyer, témoignant du renouveau dynamique du barreau sous l’impulsion des jeunes confrères, de nombreux et graves procès, séquelles directes de la guerre et de ses maux, vont durer bien longtemps encore (épuration, procès des spoliations)… jusqu’au terrible procès dit de Bordeaux ou plusieurs confrères strasbourgeois (le bâtonnier Pierre Schreckenberg, son collaborateur Louis Oster, Paul Mingès, Richard Lux…) interviennent aux côtés des Malgré-Nous impliqués, procès qui obligera le gouvernement à voter en urgence des lois d’amnistie.

C’est le début de l’expansion du barreau, c’est aussi le début de liens forts tissés avec les institutions européennes.

L’histoire du barreau de Strasbourg est ainsi un concentré de l’histoire de l’Alsace au cours des xixe et xxe siècles, avec ses périodes de joie et avec ses douleurs. Nous sommes, d’une certaine façon, les héritiers de tous ces confrères qui nous ont précédés.

Leur histoire, c’est aussi notre histoire.



Actualités