CABINET JEAN PAILLOT
CABINET JEAN PAILLOT

Actualités

juin 2019

VINCENT EST MORT

1. Vincent est mort.

Vincent est mort parce qu’il était handicapé et que son handicap est devenu insupportable à certains de ses proches. Il n’était pas malade, il n’était pas en fin de vie, il ne souffrait pas, n’était relié à aucune machine, n’était pas en état de mort cérébrale.

Et pourtant il devait mourir.

Vincent est mort parce qu’on a fait mine de croire que telle était sa volonté, alors que cette volonté n’a jamais été exprimée après la survenue de son handicap et qu’elle est au mieux présumée.

Vincent est mort parce que parmi nous, Français, beaucoup ont perdu le sens de l’humain ; il est mort parce que nous avons une vision faussée de la dignité humaine, au point de croire que certains handicapés ne devraient plus vivre / ne mériteraient plus de vivre, qu’ils seraient devenus des infra-humains (n’a-t-on pas entendu ou lu à son sujet : « Il n‘est plus un homme, il est déjà gommé — il n’est plus un humain, il n’est plus une personne »). Mais tout être humain est digne, pour la seule raison qu’il est humain. Peu importe ses caractéristiques physiques ou mentales. Non, l’’état de Vincent n’était pas indigne, c’est le regard que certains portaient sur lui qui était indigne : le considérer comme mort alors qu’il ne l’était pas.

Vincent est mort parce qu’il est devenu un simple déchet, comme le disait si bien Mgr Aupetit, archevêque de Paris. Il est mort parce qu’il est le reflet d’une société consumériste et comptable, où tout ce qui ne rapporte rien de manière immédiate doit être supprimé. Où l’être humain n’a de valeur que s’il apporte une plus-value.

Vincent est mort parce que notre pays, un de nos hôpitaux, nos institutions, nos tribunaux, n’ont pas joué leur rôle et ont renoncé à protéger un de nos semblables parmi les plus vulnérables.

Vincent est mort parce que lui n’a pas bénéficié d’un placement dans une unité spécialisée et qu’aucun projet de vie n’a été réfléchi par le service où il se trouvait, alors que le droit français l’y oblige théoriquement.

Vincent est mort parce que la loi Léonetti a été ignominieusement étendue aux personnes handicapées par le Conseil d’État, alors qu’elle n’avait été discutée qu’en direction des personnes malades ou en fin de vie.

Vincent est mort parce qu’il faut ouvrir la porte aux euthanasies.

Vincent est mort parce qu’il s’est trouvé des juges pour croire qu’un handicap, sans comorbidités, et une volonté présumée de ne pas rester dans cette situation suffiraient à justifier l’existence d’une obstination déraisonnable.

Il est mort alors que les experts judiciaires ont admis eux-mêmes en 2018 que son alimentation et son hydratation ne constituaient pas, au plan médical, une situation d’obstination déraisonnable.

Vincent est mort parce que peu importe en réalité son véritable état de santé. Seule est retenue sa volonté présumée.

Vincent est mort parce que la Cour européenne, pour qui j’avais tant de respect, a renoncé à faire respecter les droits fondamentaux et s’est réfugiée lâchement derrière la marge d’appréciation.

Vincent est mort malgré un recours actuellement pendant à l’ONU et malgré les mesures conservatoires réclamées par l’ONU de maintenir son alimentation et son hydratation.

Vincent est mort parce qu’il devait mourir.

Raison d‘État.

Parjure.

Mensonges.

Indignité.

Déni de justice.

 

2. La mort de Vincent est un tournant grave et majeur pour notre société.

C’est une ligne continue qui a été franchie, avec l’aval des plus hautes juridictions de notre pays.

Ce sont les barrières établies en 1948 (déclaration universelle des droits de l’homme) et en 1950 (convention européenne des droits de l’homme) qui sont en train de sauter et qui nous emmènent vers une nouvelle barbarie. Une barbarie qui n’a pas les mêmes fondements philosophiques que les idéologies totalitaires du 20e siècle, mais qui aboutit au même résultat : un être humain n’a pas de valeur propre, sa dignité devient relative et n’est plus absolue.

Que deviennent les droits de l’homme s’ils ne sont plus la référence ultime, s’ils ne protègent plus ceux qui sont les plus vulnérables et qui méritent, plus que tout autre, la protection du droit ?

Oui, aujourd’hui, certains sont en état de conscience morale végétative.

Oui, aujourd’hui, nos élites ont perdu ce fil conducteur qu’est l’humanité pour elle-même.

 

3. La longue bataille judiciaire autour de Vincent se termine par une dramatique régression pour le droit.

Une régression pour le droit et la protection des handicapés.

Une régression pour le droit international humanitaire, la France ajoutant tristement son nom aux pays qui refusent d’appliquer des demandes précises de l’ONU en prétendant, mensongèrement, que certaines obligations seraient facultatives.

Une régression pour le droit des tutelles.

Une occasion manquée pour redéfinir le champ d’application de la voie de fait lorsque, comme ici, les juridictions administratives refusent d’audiencer, refusent de nous écouter et statuent sans tenir compte de nos arguments juridiques, se faisant ainsi les complices d’un gouvernement menteur et parjure.

Le cas de Vincent Lambert devrait être ouvert dans le cadre d’une commission d’enquête au parlement, afin de mesurer réellement toutes ces régressions et d’y réfléchir attentivement.

 

4. Notre pays, à l’histoire multiséculaire, a déjà traversé des périodes sombres. L’État a déjà, par le passé, commis des fautes horribles, des péchés monstrueux, au nom de la raison d’État. Mais, de même qu’une personne ne se confond pas avec sa faute ou son péché, la France ne se confond pas avec cette faute majeure.

Elle devra vivre avec cette tâche. Elle devra la méditer. Elle devra en tirer les conséquences.

Vincent est mort.

C’est une cathédrale d’humanité qui a brûlé et s’est effondrée, et elle, elle ne sera pas reconstruite ici-bas.

Vincent est mort.

Nous vivrons pour honorer sa mémoire et témoigner de l'indignité de sa mort..

 

Jean PAILLOT, avocat au barreau de Strasbourg

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